l'écritoire du séminaire

Les familles étrangères face à l’évolution du “contrat” dans le champ de la protection de l’enfance

catégorie : Réflexions — Pascal

ou comment les politiques publiques sécuritaires posent le cadre discriminant du « bon » parent

Lionel CLARIANA (décembre 2011)

À partir des années 1950, le champ de la protection de l’enfance s’émancipe du traitement de la délinquance par une série de textes législatifs 1. Il devient une entité autonome et porte de manière intrinsèque, en même temps que la définition et le traitement de la notion de danger d’un mineur au sein de sa famille, les germes de la dynamique de prévention du risque de maltraitance. À la même période, les limites de la séparation physique de l’enfant avec ses parents sont mises en évidence : malgré le placement, les troubles de l’enfant persistent. A partir de ce constat, le législateur fait naître les principes de l’action éducative à partir du domicile familial, communément dénommée aujourd’hui le “milieu ouvert” et pose les bases de nouvelles modalités de collaboration entre les familles et les services chargés de l’exercice des missions de l’aide sociale à l’enfance.

Au-delà du milieu ouvert, le législateur crée deux modalités distinctes mais complémentaires d’intervention éducative dans le champ de la protection de l’enfance : la protection judiciaire, avec son lot de mesures consécutives à la décision d’un juge des enfants qui s’imposent à la famille 2 ; la protection administrative et ses mesures mises en œuvre à partir de l’accord ou de la demande des représentants légaux de l’enfant 3. La complémentarité de ces deux champs s’articule à partir du principe de subsidiarité du judiciaire sur l’administratif 4. Autrement dit, la mesure judiciaire où seule l’adhésion des parents est recherchée doit rester l’exception, celle administrative favorisant un rôle actif des différents membres de la famille est la règle 5.

Ce champ administratif connaît un essor singulier à partir des années 1980, consécutivement aux lois de décentralisation et en particulier la loi dite “Loi particulière” de 1986 6. C’est donc dans un contexte de refondation globale de la protection de l’enfance et l’octroi aux conseils généraux de possibilités singulières de définition de politiques sociales et éducatives, que s’élabore un champ spécifique d’intervention éducative administratif. Fondée sur la base des valeurs défendues par la logique de décentralisation (rapprochement entre le citoyen et le politique, citoyen-acteur, gouvernance, etc.), la protection administrative prend alors une forme effective négociée entre l’institution Conseil Général et les représentants légaux de l’enfant. De manière empirique et pragmatique, institutionnels et travailleurs sociaux introduisent un nouveau support relationnel plus ou moins explicite et formalisé à la mesure éducative : le contrat.

Le contrat 7, adopté tel quel par une majorité de départements, s’éloigne dans sa confection du formulaire pourtant juridiquement défini par la loi 8. A la stricte imposition légale du président du Conseil Général comme seul décideur de la mise en œuvre de la mesure administrative, s’oppose une pratique de contractualisation qui affiche la prétention éducative de mettre à un niveau identique la famille et le service de protection de l’enfance. Les mécanismes de la contractualisation se pensent au travers d’un idéal égalitariste, comme si le contrat devenait le rempart à l’asymétrie affirmée du formulaire. En fait, outil à vocation éducative, la transformation du formulaire en contrat s’appuie sur la volonté d’introduire un support éducatif cohérent au regard des objectifs poursuivis à la relation professionnel/parent(s)/enfant(s). Ce fonctionnement singulier définit la protection administrative de l’enfance comme le champ par excellence de la prévention (mesure choisie), alors que celui judiciaire se pensera à partir de la mesure imposée (la protection). Néanmoins, ce construit éducatif et social qu’est devenue la démarche contractuelle, en s’éloignant de sa référence juridique, a fait oublier dans la pratique les effets contraignants qui le fondent, tant au niveau des professionnels et des institutions que des familles elles-mêmes.

À la fin des années 1990, ce processus heuristique se heurte à l’introduction du champ générique de la protection de l’enfance dans un référentiel global de politique publique de type sécuritaire 9. Ce référentiel 10, porté à l’origine dès la fin des années 1970 par le triptyque banlieue/jeunes/immigration et sa conséquence mécanique politiquement définie comme la déviance/délinquance, devient vingt ans après dominant dans les constructions cognitives des politiques publiques en faveur de l’enfance. Cette bascule confère à la démarche contractuelle de la relation éducative une dimension subie jusque-là l’apanage du champ de la protection judiciaire.

En fait, l’aide et le soutien espérés par les travailleurs sociaux et inscrits dans une logique ascendante (de l’usager vers l’institution), laissent place à la normalisation et au contrôle de certaines populations imposés par les politiques publiques. Cette logique est d’autant plus prégnante que le contrat possède de manière intrinsèque les mécanismes de sanction inhérents à l’absence de respect des engagements consentis. Inscrite dans un processus sécuritaire, la résurgence de la réaffirmation de la primauté du traitement de l’enfant dangereux dans le but d’obtenir un mieux être sociétal idéologiquement défini, impose son cadre au détriment d’un processus éducatif soucieux de favoriser l’épanouissement individuel. Autrement dit, le cadre coercitif qui accompagne les dispositifs législatifs devient l’outil éducatif par excellence chargé de répondre aux besoins normatifs que la société, par l’intermédiaire des systèmes de valeur portés par ses dirigeants, impose à certaines catégories d’individus, dont les étrangers. Ainsi ancrée, la protection de l’enfance perd son autonomie et le cadre préventif qu’elle avait constitués durant près de deux décennies, pour s’inféoder à la prévention de la délinquance et redevenir comme au XIXe un moyen de maintien de l’ordre public.

Dans le même temps, pour l’étranger, si dans le champ de la protection la question du positionnement parental primait dans l’appréhension de la problématique éducative, elle était globalement détachée du contexte de la régularité administrative de séjour sur le territoire national. L’étranger évoluant dans une situation précaire ayant des incidences sur la prise en charge au quotidien de l’enfant du fait de l’irrégularité de sa situation administrative, ne se voyait pas pénalisé pour cette réalité. Mais le durcissement des conditions inhérentes au regroupement familial (accompagné lorsqu’il est accepté d’une intervention d’un TISF 11 au titre de l’intégration : apprendre à parler français, élever ses enfants…), la stigmatisation par le discours politique des parents étrangers au travers de leur « incapacité » à poser un cadre éducatif à leur progéniture, etc., aboutissent à la création d’une sorte de délit éducatif représenté par une supposée déresponsabilisation parentale dévastatrice en matière d’ordre public. Ainsi, si la protection de l’enfance telle que définie depuis la fin des années 1950 avait toujours considéré le parent étranger comme parent, l’inscription de ce champ dans un référentiel sécuritaire le conduit aujourd’hui à être en premier lieu considéré comme étranger avec les processus stigmatisants que le discours politique véhicule…

Les années 2000 ont vu se développer des dispositifs législatifs portés par des politiques publiques qui, sous couvert de protection de l’enfance, concourent à lutter contre la délinquance. Les mécanismes à l’œuvre s’appuient principalement sur la judiciarisation des procédures administratives en les dotant de moyens coercitifs qui jusque-là lui étaient étrangers 12. De plus, ils participent également à montrer l’étranger comme responsable des troubles à la sécurité publique dont la société dans son ensemble est victime. Si Victor Hugo contrait la pensée dominante de son siècle en affirmant « ouvrez une école, vous fermerez une prison », le XXIe siècle reprend à son compte l’émergence du tout répressif comme but éducatif. Ainsi, le contrat, pour l’enfant, pour l’adolescent, pour ses parents, pour l’étranger, passe d’une dynamique d’émancipation à objet d’évaluation et de contrôle, et surtout d’outil à objectif éducatif.

Si le contrat, la démarche contractuelle portés par la protection administrative de l’enfance ne s’appuyaient sur aucune référence législative précise comme nous l’avons vu, il n’en va pas de même pour les contrats instillés par les différentes lois sécuritaires promulguées ces dernières années.

Deux exemples de contrat directement tirés des lois pour illustrer le propos : le contrat de responsabilité parentale et le contrat d’accueil et d’intégration pour les familles. Pourquoi ces deux contrats ? Parce que, en dehors du cadre normatif qu’ils imposent, ils confèrent au travail socio-éducatif un objectif de normalisation de la fonction parentale jusque-là nié par les professionnels du champ.

Dès 2006, à la démarche contractuelle portée par la prévention éducative, se superpose le contrat de responsabilité parentale 13 (CRP). Le CRP possède tous les ingrédients de la logique administrative de fonctionnement : en cas d’absentéisme scolaire ou de « troubles liés à la scolarité  » signalés, il est proposé à la famille qui dispose de la possibilité théorique de l’accepter. Même s’il est fait fi dans sa construction de la démarche dynamique en cantonnant les responsables légaux de l’enfant à simplement donner leur accord (la démarche volontaire autour de la demande disparaît), il leur est conservé le droit de ne pas adhérer à la démarche. Mais ce contrat inclut en son sein des mécanismes coercitifs jusque-là dévolus à la justice des mineurs en conditionnant l’adhésion à la crainte de sanction en cas de non respect des engagements : la suspension des prestations familiales. Si l’asymétrie des contractants est clairement signifiée, la forme contractuelle de la mesure concourt à donner une illusion de partenariat avec la famille dans la résolution de “sa” problématique éducative. Ce leurre éducatif fait que le contrat quitte alors le champ préventif pour celui de la protection, au sens d’une mesure subie par l’ensemble des protagonistes familiaux. Ainsi, par la démarche contractuelle, il ne s’agit plus de protéger l’enfant de certains dysfonctionnements relationnels, mais la société des troubles de certains individus. De victimes, en adhérant à la logique qui leur est proposée, parents et enfants obtiennent le statut pourtant refusé de responsables, voire de coupables…

Par là-même, le contrat ainsi labellisé sécuritaire instaure un nouveau rapport entre les professionnels et les familles, réduisant encore sa visibilité préventive en privilégiant sa fonction corrective. L’absence de souplesse d’utilisation de l’outil participe d’une « injonction à (bien) faire » au nom de normes sociétales prédéfinies. Cette évolution a pour conséquence d’amplifier les craintes des populations les plus précarisées dans leurs rapports avec les institutions de protection de l’enfance, notamment celle étrangère. En plus du décalage consécutif à une maîtrise imparfaite de la langue, à des références culturelles sensiblement différentes sur la question de l’éducation d’un enfant et de la place de ses parents, les familles étrangères sont particulièrement sensibles aux obligations législatives qui peuvent être liées à leur situation administrative globale, soit parce qu’elles sont dans l’attente d’un titre d’un séjour, soit parce qu’elles espèrent le conserver. Et pour certaines, les prestations familiales étant une ressource essentielle (pour ne pas dire parfois l’unique ressource), la mettre en « jeu » dans une relation éducative aux contours incertains est un luxe qu’ils ne peuvent se payer. Ainsi, les craintes de la conséquence avérée ou supposée de la conclusion d’un contrat, les engage à s’éloigner d’un dispositif à vocation globale préventive pourtant originellement créé pour les aider et les soutenir dans leur fonction parentale.

Au CRP est dernièrement venu s’ajouter le contrat d’accueil et d’intégration pour la famille (CAIF) que doivent conclure tous les volontaires au regroupement familial afin de préparer « l’intégration républicaine de la famille dans la société française 14 ». Signé conjointement avec l’Etat, les étrangers « s’obligent à suivre une formation sur les droits et devoirs des parents en France, ainsi qu’à respecter l’obligation scolaire ». Et ce n’est pas anodin si le législateur a voulu que le président du Conseil Général soit informé de sa conclusion. Car ce contrat possède également de manière intrinsèque les mécanismes coercitifs qui le font ressembler à un contrat d’adhésion “sous peine de…”. Outre que le renouvellement de la carte de séjour est suspendu à son exécution, le « non respect manifesté par une volonté caractérisée  » de l’étranger peut conduire à la saisine par le préfet du président du Conseil Général en vue de la conclusion d’un CRP… Et à l’étranger de devoir répondre aux injonctions sous peine de voir le versement de ses prestations remis en question. C’est ainsi que bien éloigné de ses missions premières, le champ de la protection de l’enfance se voit maintenant participer activement aux procédures de régularisations de l’étranger en France…

Ainsi, d’un formulaire pensé en contrat pour répondre à un besoin éducatif co-évalué, de la recherche d’une participation active des parents dans la résolution dynamique des troubles éducatifs, les politiques publiques, ancrées dans une référence sécuritaire du champ de la protection de l’enfance, ont créé les outils contractuels d’une domination discriminante. Pourquoi discriminante ? Parce que le contrat issu de cette logique vient imposer à des familles, du fait de leur extranéité, des conditions particulières sur le plan éducatif à l’exercice de la parentalité, conditions dont les nationaux sont exempts.

De fait, le contrat, s’il est intimement lié par le législateur à la question de la protection de l’enfance, s’éloigne, par les mécanismes coercitifs qui lui sont associés, des perspectives éducatives de type préventif que les années 1980 avaient fait naître. L’étranger, par l’adhésion au contrat, se soumet à un processus hétéronormé contraignant. Plus qu’un cadre de référence, le modèle éducatif auquel il lui est demandé d’accéder devient une injonction à être « bon » parent sans que les repères de la fonction ne soient clairement signifiés 15. Sous peine de sanctions…

Lionel CLARIANA (Texte préparatoire au séminaire « Usages et écologie des savoirs » du 4 janvier 2012)

Notes:

  1. Décret du 29 novembre 1953 créant dans chaque département un service de l’aide sociale à l’enfance ; décret du 24 février 1956 instituant le Code de la famille et de l’aide sociale ; l’ordonnance n°58-1301 du 23 décembre 1958 relative à la protection de l’enfance et de l’adolescence en danger ; les décrets n°59-100 relatif à la protection sociale de l’enfance en danger et n°59-101 modifiant et complétant le CFAS du 7 janvier 1959.
  2. Articles 375 et suivants du Code civil.
  3. Article L222-2 du Code de l’action sociale et de la famille.
  4. VERDIER Pierre, NOE Fabienne (2008), Guide de l’Aide Sociale à l’Enfance, 6e édition, Dunod, Paris.
  5. Préconisation apportée par le Rapport BIANCO-LAMY, « L’aide à l’enfance demain. Contributions à une politique de réduction des inégalités », 1980.
  6. Loi n°86-17 du 6 janvier 1986 adaptant la législation sanitaire et sociale aux transferts de compétences en matière d’aide sociale et de santé.
  7. ROBERTIS (De) Cristina (dir.) (1993), Le contrat en travail social, Bayard éditions, Paris.
  8. Le formulaire est imposée par la loi n°84-422 du 22 juin 1984 relative aux droits des familles dans leurs rapports avec les services chargés de la protection de la famille et de l’enfance, complétée par le décret n°85-936 du 26 août 1985.
  9. BONELLI Laurent (2010) [2008], La France a peur. Une histoire sociale de l’insécurité, La Découverte Poche, Sciences humaines et sociales, n°326, Paris.
  10. HASSENTEUFEL Patrick (2008), Sociologie politique : l’action publique, Collection U, Paris, Armand Colin.
  11. Technicien de l’intervention sociale et familiale.
  12. Les lois n°2005-32 du 18 janvier 2005 dite de Programmation pour la cohésion sociale, n°2006-396 du 31 mars 2006 pour l’Egalité des chances, n°2007-293 réformant la Protection de l’enfance, n°2011-672 du 16 juin 2011 relative à l’immigration, à l’intégration et à la nationalité.
  13. Article L222-4-1 du CASF.
  14. Article L.311-9-1 du Ceseda.
  15. SERRE Delphine (2009), Les coulisses de l’Etat social. Enquêtes sur les signalements d’enfant en danger, Paris, Raison d’agir.

Agir en commun / Agir le commun

catégorie : Réflexions — Pascal

Pascal NICOLAS-LE STRAT (septembre 2011)

L’agir en commun est un champ de questionnements désormais assez balisé avec des analyses portant sur la coopération, la co-production, le partenariat, les savoirs partagés…, même s’il reste en ce domaine énormément à faire et à penser. Par contre, les manières d’agir le commun demeurent certainement beaucoup plus incertaines. Que peut recouvrir cette mise au/en travail du commun, ce « travail du commun » ? (Lire la suite…)

Pub animées sur le web

catégorie : Non classé — Pierre

Je ressens comme des agressions visuelles et mentales ces publicités qui s’agitent sur l’écran de nombreux sites à commencer par celles qui encombrent mon écran lorsque je me connecte sur la messagerie d’Orange. Bernard Noël, dans son texte « De l’impuissance » (sur Publie.net) exprime bien ce qui est fondamentalement toxique dans ces flux d’images agitées qu’on nous impose.
« L’image séduit mais elle n’instruit pas, c’est pourquoi elle est le langage de la superficialité. Avant d’être médiatique, elle fut pourtant l’élément qui, en passant du visuel dans le mental, déclencha la symbolisation puis le langage. Cette image-là était fixe et l’œil la traitait comme notre conscience traite ce qui la traverse. Il n’y avait pas effraction de l’image mais assimilation par un processus d’abstraction qui, en la nommant, émancipait le regard de sa propre vision. Cette opération intellectuelle de base est exactement ce qu’élimine le flot d’images qui occupe aujourd’hui l’espace de la « communication ».
J’apprécie sur des sites ou des blogs que quelques (belles) images fixes (photos) illustrent un texte, ou qu’une vidéo nous soit proposée, à condition d’avoir le choix de la regarder (ou pas) au moment qui nous convient. Mais ces pubs animées sont des parasites qu’il faudrait pouvoir supprimer. Je n’ai souvent pas d’autres recours, si je suis intéressé par le texte du blog qu’elles viennent polluer, que de cacher une partie de l’écran… Je sais bien qu’elles participent du modèle économique du web d’aujourd’hui. Raison de plus pour en trouver un autre et pour accepter de verser quelques euros aux auteurs des sites qui le refusent.

Le meilleur des mondes

catégorie : Non classé — Pierre

Je reçois le tweet de l’OursYK : « Putain !? Mais il pleut ! Saloperie de monde analogique… ». Je suis devant mon ordinateur. Je jette un oeil par la fenêtre : dans la rue des ouvriers travaillent sous la pluie, les pieds dans la boue ; ils rebouchent les tranchées qu’il ont creusées ces derniers jours pour remplacer les vieux tuyaux d’eau en plomb. Un (petit) saut dans le futur. Je vois un monde où il y a deux catégories d’individus : les uns vivent dans l’immatériel, le virtuel ; ils travaillent, rencontrent leur amis, font leurs courses sans bouger de chez eux, bien à l’abri, dans des quartiers sécurisés. Les autres travaillent dans le concret, le réel ; ils se salissent les mains, se mouillent quand il pleut, creusent la terre… Ce n’est plus une société en sablier ; ce sont deux mondes devenus étanches. Cela me rappelle ce roman dans lequel des êtres (inférieurs) vivent et travaillent sous la terre pour que d’autres aient à la surface une vie paradisiaque… SF ?

Des infos sur les réseaux

catégorie : Liens — Pierre

Dans le webzine de l’association Outils Réseaux, j’ai trouvé des informations intéressantes, en particulier dans la rubrique « la coopérative de veille » (en bas à droite), y compris l’adresse où on peut trouver un mode d’emploi de twitter.
C’est à l’adresse : http://outils-reseaux.org/Webzine20101104#cours

La fracture numérique : double et ouverte ?

catégorie : Réflexions — lOurs

Suite à un échange entre amis sur les usages de twitter, de facebook et des sites à « usage professionnels », du type sites d’entreprises, d’institutions, d’écoles… je viens de prendre conscience que ce que nous appelons communément la fracture numérique, avec ce goût prononcé de la drama novlangaise politicienne, est bien plus complexe que ce que les tenants du « attention au fin fond du plateau les câbles ne parviennent pas » tentent de nous faire croire.

Je découvre, avec délectation, depuis quelques temps l’usage des réseaux sociaux avec facebook et twitter et m’installe tranquillement dans ma condition nouvelle d’homo connecticus. Cela signifie simplement pour moi d’avoir un navigateur (Firefox bien sûr) lancé en permanence sur mon ordinateur avec un onglet ouvert sur Seesmic web qui va régulièrement mettre à jour les informations de mes comptes twitter et facebook. Je ne me connecte quasiment plus directement à twitter et facebook, mais surtout j’ai réduit de manière drastique le nombre de flux rss que je consulte quotidiennement, l’effet réseau social m’apportant les informations que je cherchais ailleurs habituellement. Pour la plupart des homo connecticus que je fréquente je suis en train de réinventer l’eau chaude et c’est même grâce à certains que j’accède à ce nouveau (pour moi) type de connection.

Or dans le même temps des personnes que j’aime sincèrement, fraternellement, qui disposent d’un cerveau de compétition capable de saisir et d’adhérer à l’éloge de la complexité dont Thierry Crouzet se fait si bien le chantre (dans L’alternative nomade par exemple) ne parviennent pas à comprendre l’intérêt de ces réseaux sociaux, pour facebook je comprends le doute, facebook est un peu un bac à sable destiné aux enfants dans un square où les animaux auraient quand même la possibilité d’entrer (je vous dis pas la tronche de l’eau du bain de retour à la maison…). Mais pour twitter l’intérêt premier est évident, je ne veux plus avoir à faire un mail pour avertir mes amis que je viens de mettre un billet en ligne sur ce site, je tweete (donc je suis et, surtout, vous suivez), si mes abonnés aiment ils relaient et si leurs abonnés aiment…

D’où ma réflexion sur la double fracture ouverte numérique, parce que finalement les mecs pas câblés sur le plateau ont trouvé des solutions pour l’être mais les nantis qui dorment sur le nœud de Free (rien de cochon) en ville, des fois ils n’ont rien compris. Je ne leur en veux pas, je ne les conspue pas. Je me demande à quel moment je n’ai (nous n’avons) pas su leur expliquer les usages et n’avons pas pris le temps devant un écran de les former s’ils en avaient besoin. Car je crains que si nous ne réduisons pas rapidement cette fracture bientôt la gangrène dictatoriale en profitera pour s’installer.

Je l’avoue, je suis fétichiste

catégorie : Non classé — Pierre

Ceci n’est pas une critique de « La tune dans le caniveau ».
Je l’avoue, je suis fétichiste. Pas de ceux qui jouissent au contact d’un bas de soie, d’une petite culotte en cuir ou d’une chaussure à hauts talons. Les objets qui me donnent du plaisir sont de papier : je suis fétichiste du livre. Je ne peux me passer de l’odeur mêlée du papier et de l’encre qui se dégage d’un livre neuf ; ni de celle, plus subtile encore, de poussière avec parfois comme celle d’un sous bois : une légère fragrance de moisi, dans les vieux vélins au contact un peu rugueux sous leur couverture en cuir usé à la couleur indéfinie ; et le doux contact du papier bible, si fin et si fragile, que les Pléiade ont emprunté aux missels de notre enfance. Je crois que je suis devenu « book addict », accro de l’in-quarto. Il me faut chaque semaine un ou deux bouquins à sniffer, à caresser et à ingurgiter, que dis-je à dévorer ! Peu importe le contenu : philo, romans, sciences humaines, nouvelles, polar, biographies, poésie, SF, fresques historiques, pourvu que je puisse me plonger dans un volume de papier imprimé. J’ai même acheté la version papier de « La tune dans le caniveau », une nouvelle de 40 pages qu’on peut lire pour trois fois moins cher, sur son Apple, ou même je crois, pour rien, sur Internet.
C’est vite lu, plutôt bien écrit, avec quelques formules succulentes dignes des meilleurs policiers, mise à part l’idée bizarre qu’a eue Thierry Crouzet d’appeler l’héroïne Extase. J’ai bien failli m’arrêter à la troisième page à cause de ce nom ridicule, mais bon j’ai surmonté ma réticence et je ne regrette pas d’avoir poursuivi ma lecture. C’est de la politique fiction un peu déjantée avec quelques clins d’œil à l’actualité de notre époque et un côté underground – à moins qu’il ne s’agisse d’une sous culture avant-gardiste, dont l’aspect souterrain semble parfois un peu… superficiel, si j’ose dire. Les idées que l’auteur met dans la bouche de son second personnage, Noam (allusion à l’auteur de Raison et liberté ?), sont énoncées à la va vite ; c’est un peu décousu et, pour satisfaire mon appétit vorace, j’eusse souhaité qu’il développât quelques arguments et qu’il étoffât ainsi le bouquin jusqu’à lui donner le volume d’un roman au lieu de cette petite plaquette plus mince que le portefeuille d’un smicard vers le vingt-cinq du mois. C’est toujours comme ça avec les nouvelles, elles me laissent sur ma faim, frustré ; sauf lorsque l’auteur s’est donné la peine d’en écrire une douzaine et de les publier ensemble. À propos, dans le genre de la nouvelle, on considère en général qu’il doit y avoir une chute : une fin qui constitue le dénouement de l’histoire ou provoque une surprise chez le lecteur. La dernière phrase de « La tune » m’a laissé perplexe, mais je n’ai peut-être pas tout compris.
Je ne parle pas du mode de production-édition-diffusion-propulsion original (« l’expérience inédite »), l’auteur et ses complices le font suffisamment sur la toile, ni de ce concours de la meilleure critique qu’ils ont lancé avec comme récompense pour le vainqueur, devinez quoi ? Une de ces stupides machines qui prétendent remplacer les livres et vous permettre de lire sur un écran tactile ce que vous pouvez lire avec cent fois plus de plaisir sur les pages blanches de papier imprimé. Rien qu’à l’idée du contact de mon doigt sur la froide surface de verre, j’en ai des frissons d’horreur. C’est bien simple s’il leur venait à l’idée de m’offrir ce gadget, je le mets tout de suite à la poubelle, sans même ouvrir l’emballage … au moins il doit être en carton !
Signé : Pierre Lancien

Déconnecté !

catégorie : Réflexions — lOurs

Homo connecticus, j’ai subi 48 heures de coupure totale de notre ligne, un téléphone quasi inutilisable pour cause de friture majeure et plus du tout de connection internet. Comment vivre, au moment où je passe la vitesse supérieure en matière d’usage du réseau, sans être connecté ?

Première constatation, ni facebook ni twitter ne me manquent vraiment, le flux d’information est tel que l’on ne peut même pas regretter de « rater » quelque chose. Tout simplement parce que l’on en rate trop. J’ai du mal par contre à supporter l’idée que les courriels que j’ai envoyés ou les réponses à ceux que j’avais reçu juste avant la coupure fatidique (si, si) vont rester « en suspens » . Que vont penser mes interlocuteurs, moi qui les ai, mal, habitués à des réactions relativement rapides ?

Autre chose, à force de considérer les données disponibles sur internet comme une extension de ma bibliothèque, de ma mémoire, je supporte difficilement de devoir aller farfouiller dans un dictionnaire papier et de ne pouvoir comparer les définitions (si ce n’est entre seulement deux éditeurs…). C’est là, d’ailleurs, que je me suis rendu-compte que je n’ai pas « changé » mon Petit Robert depuis 2006, alors que jusque là je faisais la « mise à jour » tous les deux ans à peu près.

Au-delà de la simple définition de mots, c’est l’aspect encyclopédique qui nous a manqué et c’est entre 10 et 20 fois par jour qu’au cours d’une discussion ma Douce ou moi avons eu le réflexe « d’aller vérifier » ou apprendre une information. Et d’échanger un regard frustré, voire desespéré…

Dans ma vie quotidienne j’ai beaucoup d’activités qui ne relèvent pas de la connection, travaux à l’extérieur, lecture, mon travail de graphiste (tant qu’il ne nécessite pas la gestion du contenu d’un site internet)… Or j’ai constaté que même en pratiquant des travaux physiques à l’extérieur le manque se faisait sentir, les travaux physiques, en dehors de leur utilité matérielle, me permettent souvent de faire le point, de réfléchir à un travail en cours et de projeter l’emploi du temps du reste de la journée. Et là, chaque fois que je me disais in petto « tu vas faire ci ou ça » qui nécessitait l’usage de l’internet ma frustration se faisait sentir. J’ai à ce moment pris conscience de ce que la connection faisait partie intégrante de ma vie, de ma pratique quotidienne. Or ce comportement est typique des conduites addictives. Dans ce cas il faudrait quantifier l’addiction mesurer sa dangerosité et, si elle est pernicieuse, définir un moyen de s’en débarrasser. Toutefois, dans un même ordre d’idée, je ne suis pas un fou de voiture, mais habitant à une trentaine de kilomètres de Montpellier (connaissant la qualité des transports publics de l’Hérault qui ne font même pas passer une navette dans notre village, posséder un véhicule privé est nécessaire) et y ayant diverses activités je serai gêné (frustré, en manque ?) si ma voiture était en panne au moment d’un rendez-vous de boulot, d’une sortie entre amis ou d’une séance mensuelle du séminaire. Ai-je pour autant une addiction à la voiture ?

En gros est-on accro à un outil ? Je n’ai pas la réponse, mais il me semble que lorsque l’on se retrouve à chercher des solutions alternatives pour être certain de ne pas rater ses courriels (smart phone par exemple), ou ne pas arrêter leur flot/flux, on se comporte comme quelqu’un qui n’ayant plus de bon alcool à boire se rabat sur le flacon d’eau de Cologne… Sachant que si je franchis le pas du smart phone, si modeste  soit-il, j’aurai également accès aux flux de facebook et twitter…

Si ça n’est pas une addiction mais simplement une évolution de notre société et qu’effectivement homo connecticus est le successeur d’homo sapiens alors je vais devoir coller un procès à Orange pour m’avoir maintenu diminué pendant 48 heures. Surtout que j’ai une ligne pro et que la réparation aurait dû intervenir sous 24 heures…

facebook : mon fils est mon ami !?

catégorie : Expérimentations,Questions — lOurs

Dans un élan d’enthousiasme effréné j’ai demandé à notre fils cadet d’être mon ami sur facebook. Je n’ai pas demandé à l’aîné parce que j’imagine qu’il n’a pas de compte facebook, mais peut-être me trompaige (de se trompéger, qui signifie commettre une erreur, néologisme en usage dans mon vocabulaire).

J’ai d’excellentes relations avec nos fils, peut-être même parfois qui dépassent le cadre d’une relation parent/enfant validée par la norme, les religions monothéistes et les psychologues, certains bars de Montpellier peuvent en témoigner… La plupart du temps nos fêtes sont intergénérationnelles, les amis des uns et des autres se croisent et échangent à loisir, en général pour le plaisir de tous.

Or pourquoi ai-je eu le désagréable sentiment de pénétrer une zone où je n’avais rien à faire en allant « voir le mur » de notre fils ? J’y suis resté environ 10 secondes, le temps de me sentir aussi gêné que si j’avais fouillé dans le sac de ma Douce ou ouvert son courrier. Le fait que nous n’ayons rien de spécifique à nous dissimuler n’y change rien.

Je pense que c’est ici un problème d’habitude propre à ma génération (aux précédentes et peut-être encore à une après moi). Le mur de notre fils est public (d’autant plus public que je ne suis pas certain qu’il ait activé correctement les paramètres de confidentialité de facebook), je ne transgresse aucun tabou en allant y jeter un œil, mais je me sens mal à l’aise de le faire. Quand je discute avec lui il me fait des confidences que je n’aurai pas fait à mes parents mais la qualité de nos relations fait que je ne suis ni gêné, ni surpris qu’il me les fasse. Pourquoi, alors, ai-je l’impression « de regarder dans son dos » lorsque je suis sur son mur ? Pourquoi ai-je le sentiment que ce mur est une part visible de lui que je n’ai pas à voir ? Alors qu’il m’a accepté comme « ami » et qu’il sait que je vais avoir accès à son mur. Mais l’a-t’il vraiment envisagé justement, le réflexe d’acception de l’ami n’est-il pas devenu un réflexe sans réflexion ? Un automatisme ? Dès-lors, moi « le vieux » ne suis-je pas en train de prendre en charge pour lui tous ces questionnements ? Et surtout, dans le monde qui se dessine ces questions seront-elles encore nécessaires ?

L’étape qui va suivre un monde totalement facebooké est celle où il va falloir choisir ce que l’on colle sur son mur et ce que l’on garde pour soi et le garder pour soi signifiera, j’imagine, ne jamais lui donner la moindre possibilité d’être publicisé.

Cela dit, en arborant un slogan sur un tee-shirt, voire une simple image, je dis avec autant d’impudeur que certains s’affichent sur facebook, ce que je suis (ou voudrais-être) et je le dis à tous ceux qui m’auront croisé ce jour-là. Facebook a juste plus de connections potentielles que de personnes que je croiserai dans ma journée.

Bon, un peu fouillis ce billet, manifestement, je suis plus plein de questions que de réponses en ce moment…

Facebook : et en plus c’est tout rose…

catégorie : Expérimentations — lOurs

Mon ami Éric (en vrai ET sur facebook) me fait très justement remarquer :

—  »Pour ton prochain billet, as-tu noté que sur Facebook tu ne peux « qu’aimer » ? il n’y a pas de « J’aime pas » comme option, bizarre non ? »

Effectivement, j’avais remarqué que « tout le monde s’aime » sur facebook ou s’ignore. Pas d’autre alternative, il va sans dire que cela m’a fait réfléchir et puis je me suis construit mon scénario de film d’horreur : un facebook où tu peux haïr !

Et oui, pas question de se contenter de ne pas aimer, dans un environnent qui use des mots comme le monde de la publicité tout est superlatif. Si sur facebook on est « ami », on « aime », l’alternative ne peut être que « ennemi » et « je hais ». D’où les forts probables : « lOurs a 3 697 289 ennemis » et « lOurs et Jeanne d’Arc sont désormais ennemis« . Je n’y peux rien j’exècre les pucelles illuminées qui ont des acouphènes.

Je parlais de film d’horreur, vu l’ambiance de cour d’école de facebook vous croyez que si l’on disposait de la possibilité de haïr elle ne serait pas utilisée pour organiser d’horribles lynchages résalduciens* dignes de Carrie ?

Pour une fois j’abonderai dans le sens des organisateurs de facebook, sur leur beau rézossocial il vaut mieux ne pouvoir qu’aimer. D’où la nécessité de relire Un bonheur insoutenable d’Ira Levin… Histoire de ne pas se perdre dans le glucose d’un monde rempli d’amis.

Autre problème, si on n’aime pas et que l’on n’est pas ami, on n’en parle pas et on ignore. Deux jours après avoir ouvert ce #$*%@# de compte sur facebook, une personne que j’ai rencontré deux fois dans ma vie m’a proposé de devenir son ami sur facebook. Vu ma prise de position dans mon premier billet, je ne me vois pas acceptant comme ça de devenir son ami, mais alors comment lui expliquer pourquoi ne voulais-je pas devenir son ami facebookien ? Je tournais et retournais dans ma tête les termes civils d’un courriel privé lui donnant les raisons du fait que même si j’étais très touché par sa demande je n’avais aucune raison de l’accepter. Et puis dimanche autour de morceaux de cadavres d’animaux en train de griller et de verres de céréales fermentées et distillées, mes amis (les vrais, ça devient compliqué) me disent :

— « Tu t’en fous tu réponds pas. »

Roooh, les sauvages ! Dont acte, j’ai cliqué « pas maintenant » et ma vie n’est pas bouleversée pour autant. Sauf que…

Sauf que si on pouvait être ennemi sur facebook et bien maintenant j’en aurai un. Un frustré, un méchant, empli de haine à mon encontre pour ce refus d’amitié, prêt à mettre son plus beau masque de hockey et à venir nous découper à la tronçonneuse mes amis et moi lors d’une de ces bucoliques partie de campagne dont nous avons le secret. (Et hop ! un scénario à trois balles pour Hollywood, dîtes pas merci les gars.)

Vous voyez, les organisateurs de facebook ont raison, il vaut mieux seulement s’aimer sur facebook… quitte à oublier toute la palette de sentiments possibles pour les humains.

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Notes

* Il est pas beau ce néologisme, hein les sociologues ?

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