Ceci n’est pas une critique de « La tune dans le caniveau ».
Je l’avoue, je suis fétichiste. Pas de ceux qui jouissent au contact d’un bas de soie, d’une petite culotte en cuir ou d’une chaussure à hauts talons. Les objets qui me donnent du plaisir sont de papier : je suis fétichiste du livre. Je ne peux me passer de l’odeur mêlée du papier et de l’encre qui se dégage d’un livre neuf ; ni de celle, plus subtile encore, de poussière avec parfois comme celle d’un sous bois : une légère fragrance de moisi, dans les vieux vélins au contact un peu rugueux sous leur couverture en cuir usé à la couleur indéfinie ; et le doux contact du papier bible, si fin et si fragile, que les Pléiade ont emprunté aux missels de notre enfance. Je crois que je suis devenu « book addict », accro de l’in-quarto. Il me faut chaque semaine un ou deux bouquins à sniffer, à caresser et à ingurgiter, que dis-je à dévorer ! Peu importe le contenu : philo, romans, sciences humaines, nouvelles, polar, biographies, poésie, SF, fresques historiques, pourvu que je puisse me plonger dans un volume de papier imprimé. J’ai même acheté la version papier de « La tune dans le caniveau », une nouvelle de 40 pages qu’on peut lire pour trois fois moins cher, sur son Apple, ou même je crois, pour rien, sur Internet.
C’est vite lu, plutôt bien écrit, avec quelques formules succulentes dignes des meilleurs policiers, mise à part l’idée bizarre qu’a eue Thierry Crouzet d’appeler l’héroïne Extase. J’ai bien failli m’arrêter à la troisième page à cause de ce nom ridicule, mais bon j’ai surmonté ma réticence et je ne regrette pas d’avoir poursuivi ma lecture. C’est de la politique fiction un peu déjantée avec quelques clins d’œil à l’actualité de notre époque et un côté underground – à moins qu’il ne s’agisse d’une sous culture avant-gardiste, dont l’aspect souterrain semble parfois un peu… superficiel, si j’ose dire. Les idées que l’auteur met dans la bouche de son second personnage, Noam (allusion à l’auteur de Raison et liberté ?), sont énoncées à la va vite ; c’est un peu décousu et, pour satisfaire mon appétit vorace, j’eusse souhaité qu’il développât quelques arguments et qu’il étoffât ainsi le bouquin jusqu’à lui donner le volume d’un roman au lieu de cette petite plaquette plus mince que le portefeuille d’un smicard vers le vingt-cinq du mois. C’est toujours comme ça avec les nouvelles, elles me laissent sur ma faim, frustré ; sauf lorsque l’auteur s’est donné la peine d’en écrire une douzaine et de les publier ensemble. À propos, dans le genre de la nouvelle, on considère en général qu’il doit y avoir une chute : une fin qui constitue le dénouement de l’histoire ou provoque une surprise chez le lecteur. La dernière phrase de « La tune » m’a laissé perplexe, mais je n’ai peut-être pas tout compris.
Je ne parle pas du mode de production-édition-diffusion-propulsion original (« l’expérience inédite »), l’auteur et ses complices le font suffisamment sur la toile, ni de ce concours de la meilleure critique qu’ils ont lancé avec comme récompense pour le vainqueur, devinez quoi ? Une de ces stupides machines qui prétendent remplacer les livres et vous permettre de lire sur un écran tactile ce que vous pouvez lire avec cent fois plus de plaisir sur les pages blanches de papier imprimé. Rien qu’à l’idée du contact de mon doigt sur la froide surface de verre, j’en ai des frissons d’horreur. C’est bien simple s’il leur venait à l’idée de m’offrir ce gadget, je le mets tout de suite à la poubelle, sans même ouvrir l’emballage … au moins il doit être en carton !
Signé : Pierre Lancien